Le chant de la mésange charbonnière

Extrait n°2

Surprise par le vacarme de la locomotive qui quittait la fosse Heinrich et dont le chargement rappelait la force et le courage des hommes passant le plus clair de la journée dans l’obscurité, Ilona lâcha la couronne de pâquerettes qui tomba à ses pieds. Après la leçon de polonais, elle avait proposé à Bronisława de rester ensemble pour jouer comme elles avaient l’habitude de le faire. Mais son amie, déjà angoissée en imaginant la fureur de son père lorsqu’il apprendrait que Marek avait encore été puni à l’école, n’avait pas eu le cœur à jouer et avait préféré rentrer chez elle. Un peu déçue, Ilona avait quitté la cité en marchant sans réfléchir. Ses pas l’avaient tout naturellement conduite dans cette prairie verdoyante qu’elle affectionnait tant. Celle entre les deux puits d’extraction. Heinrich et Robert. Du nom des fils de Wendel, propriétaires du site. Celle prairie qu’elle avait découverte une après-midi après qu’on lui avait appris le décès de sa grand-mère et où elle avait pris l’habitude de venir se réfugier quand elle avait le cœur lourd. Ou tout simplement quand elle avait besoin d’être un peu seule.

 

Elle sursauta lorsqu’une main se leva brusquement devant elle pour lui tendre la couronne de fleurs qu’elle venait de faire tomber. Éblouie par le soleil, elle se protégea les yeux de la main pour reconnaître l’intrus qui venait de faire irruption auprès d’elle.

 

— C’est une très jolie couronne, tu veux bien me montrer comment on fait ?

 

Heinrich lui souriait tandis qu’elle sentait la gêne l’envahir en réalisant que le garçon venait d’être témoin de sa maladresse. Elle s’empara presque brutalement de la couronne avant de se détourner de lui pour qu’il ne remarque pas son malaise.

 

— Merci, dit-elle en s’éloignant de lui.

 

Pourquoi fallait-il que précisément Heinrich la surprenne au moment où elle s’y attendait le moins ? À vrai dire, elle ne savait trop quoi penser de lui. À l’école, il ne faisait pas partie des méchants comme Walter qui les traitait de Polacks. Plutôt discret et bon élève, il paraissait même être accepté de tous. Autant du côté des Allemands que du côté des Polonais. Et bien qu’elle ne lui ait, pour ainsi dire, jamais parlé, elle avait déjà senti le poids de son regard à de nombreuses reprises. Un regard qui provoquait quelque chose en elle. Comme ce matin, avant qu’il n’intervienne pour prendre la défense de Marek. À chaque fois qu’il la regardait, elle se sentait bizarre sans pouvoir s’expliquer pourquoi. Cette fois ne fit pas exception à la règle. C’était vraiment idiot.

 

— Dis, tu me montres comment on fait ?

 

D’un bond, il s’était posté devant elle. Son regard se fit insistant. Le sourire ayant fait place à une expression déterminée. Ilona haussa les épaules.

 

— Si tu veux. D’abord, il faut cueillir les fleurs en laissant la tige la plus longue possible.

 

Elle s’abaissa, arracha une pâquerette qu’elle lui désigna, triomphante.

 

— D’accord.

 

Ensemble ils se mirent à cueillir les petites fleurs blanches. Bien vite, dans le feu de l’action, la fillette oublia sa gêne.

 

— Tu viens souvent ici ? lui demanda-t-elle.

 

— Parfois oui. Aujourd’hui, j’espérais voir mon père. Tu sais, il est chauffeur de locomotive.

 

Ilona se redressa brusquement et le dévisagea.

 

— C’est ton père qui conduisait le train qui vient de passer ?

 

— Oui.

 

Elle était impressionnée. Cela fit sourire Heinrich qui, alors qu’il se redressait pour mieux observer sa camarade, remit en place une mèche de cheveux brune qui lui barrait le front. Finalement ce n’avait pas été si dur de lui parler. Par ailleurs, Ilona ne l’avait pas rembarré comme il l’avait déjà imaginé des dizaines de fois. À vrai dire, il se demanda pourquoi il ne l’avait pas interpellée plus tôt. Il était agréablement surpris qu’elle accepte si facilement sa requête et qu’elle semble même trouver du plaisir à l’initier dans l’art des couronnes de fleurs. Toujours est-il qu’à l’école, il n’aurait jamais osé l’aborder. La crainte d’une réaction négative de sa part, autant que le regard moqueur des autres garçons l’en aurait empêché.

 

Lorsqu’Ilona jugea qu’ils avaient assez de fleurs pour être en mesure de les tresser en couronne, elle s’assit à même le sol, les jambes repliées sous sa robe grise bouffante.

 

— Regarde, c’est très simple. Il suffit de tenir la tige de la première fleur et de croiser celle de la seconde comme ça. Puis tu continues avec la troisième et ainsi de suite.

 

Pendant qu’elle achevait sa deuxième couronne en temps record, Heinrich, s’appliquait à la tâche. Elle l’observa tandis qu’un sentiment de fierté s’emparait d’elle. Lorsqu’il eut terminé, il la fixa triomphalement en lui montrant son ouvrage.

 

— Bravo, Heinrich !

 

Elle se leva et éclata de rire. Heinrich se leva à son tour. Il lui prit la main et lui passa la couronne, qui avait plutôt la taille d’un bracelet autour du poignet.

 

— C’est pour toi. Pour te remercier de m’avoir montré.

 

Il la fixa d’un air si solennel qu’elle eut peine à détacher son regard du sien. Bizarre, elle n’avait jamais remarqué qu’il avait les yeux verts.

 

— Merci.

 

Il relâcha comme à regrets la main qu’il avait tenue dans la sienne plus longtemps que nécessaire. Comme s’il venait de le réaliser, lui aussi, il se détourna vivement pour cacher sa gêne.

 

— Et toi, à quoi passes-tu ton temps quand tu viens traîner par ici ? le tira Ilona de son embarras.

 

Il lui fit face, un sourire mystérieux aux lèvres. Il parut hésiter un instant avant de lui prendre à nouveau la main pour l’entraîner avec lui en courant.

 

— Viens, c’est à mon tour de te montrer quelque chose !

 

Tournant le dos à la mine et à la cité, ils dévalèrent une petite colline en pente douce où des arbres en fleurs embaumaient l’air. Les nattes d’Ilona battant le vent, la petite fille ressentit un bonheur intense à courir ainsi, main dans la main et à toute vitesse avec Heinrich. Elle ne tenta même pas de retenir un rire libérateur exprimant toute sa joie de vivre. Bien que ce soit la première fois qu’elle échangeât plus de deux paroles avec lui, elle eût à cet instant l’impression qu’ils étaient amis depuis toujours. Au même titre que Bronisława. C’était vraiment étrange. D’autant plus qu’elle trouvait les garçons plutôt énervants et ne s’intéressait absolument pas à eux. Quand on a cinq frères et qu’on est la seule fille, on recherche plutôt la compagnie des filles, plus à même de comprendre ce qu’on ressent.

 

Enfin, lorsqu’ils atteignirent l’orée d’un bois, Heinrich ralentit le pas. Il l’entraîna plus à l’intérieur de la forêt où soudain il s’immobilisa. Un peu brusquement, il se planta devant elle, l’empêchant d’avanc er. Leur course avait ébouriffé ses cheveux dont une mèche lui tombait dans les yeux. D’un geste, il la remit en place puis la dévisagea. Il parut réfléchir un moment pendant lequel Ilona observa son visage rougi par l’effort. Observa ses lèvres pincées qui lui donnaient cet air sérieux de personne en qui on pouvait avoir confiance. Observa ses yeux verts.

 

— Ilona, j’aimerais que l’endroit que je vais te montrer reste secret. S’il te plaît, ne le montre à personne. Pas même à Bronisława.

 

Un peu abasourdie par la solennité de sa demande, elle plissa involontairement les sourcils.

 

Heinrich qui s’en aperçut insista :

 

— Ilona, promet le moi !

 

— Je te promets.

 

Un pâle sourire de satisfaction balaya rapidement son air grave. Ils s’aventurèrent à travers les fourrés où une odeur d’humus les accueillit. Le bruit de leurs pas fut accompagné par les coups de becs réguliers d’un pivert sur un hêtre. Ravi, Heinrich s’arrêta un instant en désignant l’oiseau au plumage vert du bout du doigt.

 

— Sais-tu qu’il se nourrit principalement de fourmis ?

 

Ilona secoua négativement la tête.

 

— Des fourmis ?

 

— Ben oui, des fourmis ! Ne fais pas cette tête là, s’amusa-t-il en voyant son air ahuri. D’ailleurs sa langue qui peut mesurer jusque dix centimètres lui est bien utile pour les attraper.

 

— Quoi ? Sa langue mesure dix centimètres ?! Mais alors pourquoi tape-t-il du bec sur le tronc des arbres ?

 

— C’est un petit malin. Comme il est un peu paresseux, il cherche un arbre dont le bois est déjà mort ou abîmé où il sera plus facile de creuser pour y faire son nid. C’est moins fatigant et plus facile ! Mais viens maintenant, ajouta-t-il en reprenant sa marche et en s’enfonçant encore plus dans la forêt.

 

Quelques dizaines de mètres plus loin, il s’arrêta et dégagea le chemin pour Ilona en rabattant des fougères sur le côté. En passant devant lui, elle acquiesça lorsqu’il posa un index sur sa bouche la priant de ne pas faire de bruit. Ils avancèrent doucement jusqu’à un petit cours d’eau. Heinrich s’accroupit au bord du ruisseau d’une dizaine de centimètres de profondeur. Ilona l’imita et découvrit en fixant l’eau translucide des dizaines d’alevins luttant contre le courant pour ne pas être emportés. Elle croisa le regard de Heinrich.

 

Il rayonnait.

 

— Et ce n’est pas tout. Si tu te concentres encore un peu, ce ne sont pas seulement des alevins que tu verras, mais aussi des têtards, des petites écrevisses... Là, aujourd’hui, on ne voit plus grand chose parce que le barrage que j’avais construit il y a quelques jours a dû être emporté par le courant à cause de toute la pluie qu’on a eue hier.

 

Il s’assit sur une petite roche recouverte de mousse et ôta chaussures et chaussettes. D’un pas décidé, il glissa un pied, puis l’autre dans l’eau. Ensuite il se mit à rassembler des cailloux et des pierres lissés par le flux de l’eau qu’il posa les uns sur les autres jusqu’à ce qu’ils forment une sorte de barrage. Il continua, obtenant une courbe qu’il colmata du mieux qu’il put.

 

— Voilà notre premier bassin, annonça-t-il.

 

— Et maintenant ?

 

— On va à la pêche !

 

Tel un héron, il resta immobile dans l’eau en attendant sa proie. Ilona s’était assise à son tour sur la roche où il s’était déchaussé auparavant. Elle l’observa et éclata de rire lorsqu’à la vitesse de l’éclair, il plongea ses mains pour les remonter instantanément. Ilona distingua quelque chose de sombre qui se débattait au creux de ses mains. À son tour, elle enleva en grande hâte ses souliers pour se ruer vers son camarade et mieux voir ce qu’il venait d’attraper. Sans hésiter, elle pénétra à son tour dans l’eau fraîche et fut effarée de découvrir un petit poisson chat dans la paume de ses mains.

 

— Bonne pêche aujourd’hui, mon cher ! Je vous félicite !

 

Ilona prit des airs de grande dame en faisant des gestes tout en douceur comme elle les avait déjà observés chez certaines femmes aisées lorsqu’elle était allée une fois à Dortmund avec son frère aîné.

 

Heinrich sourit et plaça le poisson chat dans le bassin qu’il venait de construire. Tout naturellement, Ilona lui vint en renfort pour le remplir. La chance ne voulut néanmoins pas lui sourire. Elle ne parvint qu’à pêcher une minuscule écrevisse. Amusé, Heinrich lui prodigua quelques conseils qu’elle s’efforça de mettre en pratique. Son premier succès fut souligné par le chant d’une mésange charbonnière lorsqu’elle présenta fièrement sa prise à Heinrich : un têtard qui semblait ne pas comprendre ce qui lui arrivait.

 

Extrait n°1 -

Wiescherhöfen - Westphalie

Avril 1922

 

 

 

Concentrée sur la gaillette tombée dans la case numéro quatre qu'elle devait éviter en sautant à cloche-pied, Ilona, dont les nattes blondes virevoltaient telles un battement d'ailes d'oiseau, ne remarqua pas les conversations de ses camarades de classe s'interrompre. Seul le claquement régulier de ses chaussures plates recouvertes d'une fine couche de poussière noire résonnait en heurtant les pavés irréguliers de la cour de récréation.

 

Sept, huit, neuf, ciel.

 

La fillette effectua un demi-tour pour revenir à la case départ, les joues légèrement rosies par l'effort. Lorsqu'elle leva les yeux vers Bronisława, elle fut frappée par l’expression du visage de son amie qui fixait un attroupement de garçons dans un recoin ombragé de la cour, hors de portée de vue de l'instituteur qui était resté à l'intérieur du bâtiment. Les autres filles s'étaient également figées. Depuis quelques semaines, des bagarres opposaient régulièrement Walter aux garçons polonais. Cette fois, il s'en prenait à Marek, le frère de Bronisława.

 

Bronisława dont le teint blêmit.

 

— Il faut prévenir Monsieur Meier ! s'exclama une fillette, haute comme trois pommes, arrivée la première auprès des garçons.

 

Fascinée par l’excès de violence de Walter, la gamine ne bougea pourtant pas d’un pouce.

 

Les autres filles l’ayant rejointe étaient quant à elles comme statufiées en observant la scène qui se déroulait sous leurs yeux. Walter, qui dépassait Marek d'une tête et certain de sa supériorité, poussait ce dernier en le frappant à l'épaule jusqu'à ce qu’il atteigne à reculons le mur de briques rouges. Quand Mirosław, le meilleur ami de Marek tenta de s'interposer, Walter l'attrapa par le col de la chemise et le plaqua, lui aussi, à côté de sa première victime. Ilona s'avança pour mieux voir ce qui se passait. Quel prétexte avait encore bien pu trouver Walter pour martyriser le frère de son amie ?

 

— Vous, les Polacks, vous êtes tous des « lèche-bottes » ! C'est de votre faute si tout va mal ! s'écria Walter.

 

Le regard d'Ilona croisa celui de Heinrich que cette situation parut embarrasser. Sans doute fut-ce l’expression affligée qu'il lut dans les yeux d'Ilona qui le poussa à réagir. Il sortit les mains des poches de son pantalon court, redressa la tête. Ilona décela une sorte de détermination dans son regard. Il se fraya un chemin parmi les spectateurs qui formaient un cercle autour de Walter. À présent, le caïd crachait sur ses souffre-douleurs en continuant de les insulter. Les filles, qui avaient imité Ilona et s'étaient également approchées, observaient passivement la scène que certains garçons paraissaient d'ailleurs trouver amusante. Heinrich posa une main amicale sur l'épaule de Walter qui sursauta.

 

— Walter, laisse les donc... intervint Heinrich diplomatiquement. Tu ne crois pas que la punition de la semaine dernière était déjà suffisante ?

 

— Toi, le fils du cheminot, ne te mêle pas de ça ! Ça ne te concerne pas ! s'énerva Walter qui fit de grands gestes avec les bras, les yeux emplis de rage.

 

Heinrich n'eut pas l’occasion de répliquer. De même que Walter, il fut brutalement tiré en arrière par une poigne forte. Monsieur Meier, l'instituteur, leur faisait face et les foudroyait du regard.

 

— Vous quatre ! cria-t-il en désignant Heinrich, Walter et ses victimes. À l'intérieur !

 

Ilona, devinant ce qui allait suivre essaya d'intervenir :

 

— Mais Monsieur Meier... !

 

— Silence, Ilona! Ou veux-tu être punie, toi aussi ?

 

Docilement, la fillette baissa la tête. Les sourcils plissés et les lèvres pressées de l'instituteur révélaient qu'il était hors de lui. Mieux valait ne pas insister. Elle n'aurait fait que s'attirer des ennuis. Et des ennuis, elle en avait déjà bien assez.

 

Pendant tout le reste de la matinée, elle ne parvint pas à se concentrer sur l'histoire de l'Empire allemand dont Monsieur Meier faisait l'éloge. Elle ne pouvait s'empêcher de jeter de furtifs coups d’œil en direction de Heinrich qui se tenait, dos tourné et mains sur la tête, dans le coin gauche de la salle de classe à côté du tableau. Quelle injustice ! Il n'avait fait qu'essayer de calmer la situation et maintenant, il était puni au même titre que Walter, qui, lui, le méritait. Même chose pour Marek et Mirosław, qui, non seulement, avaient dû subir les menaces de cet abruti de Walter, mais se retrouvaient à présent également sur le banc des accusés.

 

Lorsqu'ils avaient attendu bien sagement que l'instituteur leur indique de s'asseoir à leur place à la fin de la récréation, les élèves avaient pu observer que chacun des coins était occupé par l'un des garçons mêlés à la rixe. Heinrich et Walter face à la classe, séparés par le tableau et le pupitre de Monsieur Meier, Marek et Mirosław près du poêle à charbon à l'arrière de la salle. Non content d'avoir administré une correction aux fauteurs de trouble sans chercher à comprendre qui était à l'origine de l'altercation, l'instituteur avait sermonné toute la classe pour ne pas l'avoir averti. Autant les garçons dans les rangées près de la fenêtre que les filles à l'opposé avaient alors baissé la tête en attendant la fin de l'orage.

 

Un coup de coude de Bronisława fit sortir Ilona de ses pensées. Toute la classe s'était levée pour entamer l'hymne du Reich. Ilona se leva alors rapidement et se joignit aux autres pour chanter à cœur joie :

 

 

 

 

 

 

Deutschland, Deutschland über alles,
über alles in der Welt.
Wenn es stets zu Schutz und Trutze
brüderlich zusammenhält,
von der Maas bis an die Memel,
von der Etsch bis an den Belt.
Deutschland, Deutschland über alles,
über alles in der Welt.

 

Deutsche Frauen, Deutsche Treue,
Deutscher Wein und Deutscher Sang
sollen in der Welt behalten
ihren alten schönen Klang,
uns zu edler Tat begeistern
unser ganzes Leben lang.
Deutsche Frauen, Deutsche Treue,
Deutscher Wein und Deutscher Sang.

 

Ilona aimait chanter. En allemand. En polonais. Peu importait la langue du moment qu'elle pouvait chanter. Grâce au chant, la matinée passa heureusement plus vite. Ce fut quand même le cœur lourd qu'elle emprunta le chemin du retour en compagnie de Bronisława qui habitait en face de chez elle. Elle pensa à la seconde correction que Marek et Mirosław allaient sûrement recevoir. À la maison cette fois. Il était très courant que les enfants se prennent une raclée par leur père lorsque celui-ci apprenait qu'un de ses enfants avait été puni à l'école. Quelle honte ! Même si dans la cité, on se voulait patriote polonais, il fallait surtout bien se comporter. Éviter de se faire remarquer. Se fondre dans la masse et être irréprochable. C'était valable pour les mineurs. C'était valable pour leurs rejetons.

 

Tandis qu'elles passaient devant le chevalement métallique, qui chaque jour permettait à leur père et leurs frères de descendre quelques centaines de mètres sous terre, son amie, si bavarde de coutume ne pipait mot. Ilona la connaissait assez pour savoir qu'elle cogitait. Elle réfléchissait sans doute à l'aptitude à adopter lorsque son père rentrerait de la fosse et apprendrait que Marek avait été puni par l'instituteur. Elle aurait aimé protéger son frère qui n'avait rien fait de mal mais ne voulait surtout pas paraître effrontée aux yeux de son père. Władisław étaient un de ces pères qui avaient toujours raison. Même quand ils avaient tort.

 

Pas de discussion.

 

De même, il ne lui serait jamais venu à l'idée de remettre en question le jugement du professeur. Si Monsieur Meier punissait Mirosław, c’est qu’il avait mal agi. Point. Władisław aimait ses enfants, mais il les élevait à la dure. Quand il estimait qu'ils méritaient une correction, il la leur administrait. Sans remords ni mauvaise conscience. Comme Stanislaus, le père d'Ilona, il avait quitté son petit village près de Cracovie au début du siècle pour venir s'installer en Westphalie. Telle un trophée de chasse dépecé entre la Prusse, la Russie et l'empire austro-hongrois, la Pologne n'existait alors plus en tant que nation. On leur avait promis du travail, là-bas, dans la Ruhr. Du travail bien rémunéré dans les mines de charbon. Une aubaine pour les jeunes familles catholiques aux nombreux enfants à nourrir. Władisław et Stanislaus ne s'étaient pas fait prier deux fois. Ils étaient tout d'abord partis. Seuls. Plus tard, au fur et à mesure que la cité minière s’était construite, les femmes et les enfants déjà nés en Pologne avaient suivi. Les petites maisons de briques rouges mises à leur disposition par la compagnie de Wendel, la grande famille industrielle lorraine propriétaire des lieux depuis 1899, étaient beaucoup plus confortables que la ferme où ils avaient grandi, là-bas, au pays. Bien alignées et toutes identiques, elles comportaient quatre pièces et jouissaient de l'éclairage électrique. Un pur luxe. Les grands jardins attenants permettaient de garder un lien avec la paysannerie et de subvenir en grande partie aux besoins alimentaires de la famille. Cela avait été notamment le cas pendant la guerre qui était encore dans tous les esprits. Période trouble pendant laquelle Ilona était née.

 

Ilona.

 

La petite dernière de Stanislaus. Sa seule fille. Contrairement à Bronisława, elle n'avait pas à craindre les foudres de son père qui l'adorait. L’aîné de ses frères était déjà marié à une polonaise et ne vivait plus à la maison. Les trois suivants travaillaient tous à la mine et le quatrième, Andrzej, de trois ans son aîné allait encore à la même école qu'elle.

 

En arrivant devant la maison de Bronisława, Ilona s’immobilisa et rompit le silence qu’elle trouvait oppressant.

 

— Je viendrai te chercher après les devoirs, lui indiqua-t-elle.

 

Sa camarade de jeux se tourna brièvement vers elle et inclina simplement de la tête en signe d’approbation, avant qu’Ilona ne traverse l’allée pour rejoindre à son tour le logement mis à la disposition de sa famille, deux maisons plus loin.

 

Ses paroles étaient superflues. Les deux filles savaient pertinemment qu’elles se verraient l’après-midi. Aujourd’hui, il y aurait les leçons de polonais auxquelles elles ne pouvaient échapper.